Rigueur calviniste ou «bonne entente» franco-catholique
Christiaan de Wet et Louis Riel : deux poids, deux mesures
La Première Guerre mondiale éclate à l'été 1914. Le Royaume-Uni se trouve impliqué quand l'Allemagne viole la neutralité belge, le 4 août. Les dominions du Canada et de l'Union sud-africaine, membres de l'Empire britannique, sont engagés dans le conflit de manière automatique. Or, la guerre accroît les tensions en Afrique du Sud. Des plaies mal refermées menacent de rouvrir:
Les anglophones
acceptèrent l’entrée en guerre comme un devoir patriotique; mais les Afrikaners
se divisèrent. Certains, suivant en cela le Premier ministre de l’Union, le
général Louis Botha et le général Ian [sic] Smuts, son ministre de la Défense,
affirmèrent leur solidarité avec la Grande-Bretagne. D’autres, alignés sur la
position du général Hertzog, fondateur du Parti national, prônaient la
neutralité tant que le pays n’était pas attaqué (Lugan, 2020,
p. 575-576).
Londres demande au gouvernement de l'Union, qui siège au Cap, d'envahir le Sud-Ouest africain allemand dès septembre 1914 (Coquerel, 1992, p. 96; Lugan, 2020, p. 576). Le colonel Manie Maritz commande le régiment sud-africain stationné près de la frontière allemande. Il choisit alors la rébellion : 940 de ses 1000 hommes se mutine sous son autorité (Lugan, 2020, p. 576).
Le charismatique général De La Rey trouve la mort à un barrage de police dès le 15 septembre. Peu après, les hauts gradés Beyers, Kemp et «l'insaisissable» De Wet (Cornevin et Cornevin, 1966, p. 331) rejoignent le mouvement d'opposition initié par Maritz. Leur attitude alimente les soupçons de ralliement au camp allemand, d'autant que «beaucoup sont d'ascendance allemande» (Teulié, 2019, p. 225).
Toutefois, leur objectif principal demeure la marche sur Pretoria (Le Devoir, 3 mars 1915; Lugan, 2019). À Londres, l'inquiétude grandit : le gouvernement impérial envisage même de rediriger vers l'Afrique du Sud les 30 000 hommes du contingent australo-néo-zélandais initialement destiné aux Dardanelles (Lugan, 2020, p. 576).
En réalité, les 11 472 insurgés de la rébellion Maritz (Giliomee, 2009, p.383) aspirent avant tout à restaurer l'indépendance des anciennes républiques du Transvaal et de l’Orange. Leur entreprise se solde par un échec. L'armée fidèle à l'Union sud-africaine, trois fois plus nombreuse et mieux organisée, met définitivement fin à la rébellion en février 1915.
Malgré la défaite, les irréductibles de la cause boer offrent une «héroïque résistance» au pouvoir colonial. Le courage de ces derniers impressionne durablement Henri Bourassa. Il consacre un éditorial à la question le 24 juin 1915. Les «généreuses conditions de paix» accordées à Vereeniging le 31 mai 1902 et «la légèreté de la sentence» prononcée contre Christiaan De Wet en 1915 achèvent de convaincre le directeur du Devoir.
Selon Bourassa, la ténacité des Boers force le respect de John Bull - un respect que les Canadiens français ne suscitent pas de la même manière. Il étaye cette affirmation par une comparaison. «Le sort de [Louis] Riel habite sans conteste l'imaginaire des prisonniers politiques québécois» (Warren, 2013, p. 62). Or, les traitements réservés à Christiaan de Wet et à Louis Riel diffèrent profondément. Là où le chef métis est condamné à mort, l'ancien général boer écope d'une peine de 5 ans de prison et d'une amende de 1000 livres (Giliomee, 2009, p. 383).
Bourassa explique cette iniquité en ces termes :
Le
véritable motif de la miséricorde déployée en faveur de Dewet [sic] et de ses
partisans, c’est la crainte de pousser à bout un peuple qui a donné des preuves
éclatantes de son courage et de sa force de résistance. Si nos gouvernants de
1885 n’avaient été persuadés que les Canadiens français peuvent être facilement
amenés à subir en silence tous les outrages, Riel n’aurait jamais été exécuté (24 juin
1915).
L'Empire britannique se révèle alors dur avec les faibles et doux avec les forts. Les autorités se montrent aussi clémentes envers les Boers au nom de la réconciliation entre peuples blancs sud-africains. Et Bourassa? Il dénonce le 24 juin 1915 les publicistes et les politiciens du Canada français qui pratiquent «l'avachissement». Ses compatriotes du Québec seraient en droit de se soulever contre un tel pouvoir :
[I]ls
sont ici partout victimes de discrimination dans l’enseignement, au
gouvernement, à l’usine et surtout au cœur de l’armée canadienne elle-même, une
institution essentiellement anglophone.
En
juin 1915, les agents de l’armée sillonnent les campagnes afin de recruter des
soldats, l’enrôlement ne suffisant plus à compenser les pertes (Sarra-Bournet
et Laporte, 2017, p. 133).
Henri Bourassa compare les rébellions de Louis Riel et de Christiaan De Wet à la une du Devoir le jour de la Saint-Jean-Baptiste de 1915. L'historien québécois Pierre Anctil juge le texte assez pertinent pour l'inclure à l'un de ses ouvrages. Le livre, publié en 2010, s'intitule : Fais ce que dois : 60 éditoriaux pour comprendre Le Devoir sous Henri Bourassa, 1910-1932. De toute évidence, la situation en Afrique du Sud interpelle toujours les nationalistes canadiens français douze ans après la seconde guerre des Boers.

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